samedi 1 mai 2010

Matérialisme et fatalité

La Papouasie est une île où on ne produit aucun bien manufacturé à notre connaissance. La société est essentiellement agraire et un secteur tertiaire émerge avec les besoins créés par la vie citadine. Il y a aussi un embryon de tourisme culturel dans les terres (excursion dans la jungle, rencontre avec des peuples traditionnels) et sur quelques côtes, pour la richesse sous-marine (Raja Ampat et Biak). Comme nous l’avons déjà écrit plusieurs fois, les richesses naturelles sont considérables et proviennent essentiellement de l’exploitation du bois, des minerais, du pétrole et du gaz.

A l’extérieur des villes, les maisons sont en bois et les toits, en palmes. En ville, on construit avec du ciment et des briques en terre cuite. Les citernes à eau, les conduites en PVC, les toits en tôles, les câbles électriques, les vêtements, les téléphones portables, les voitures, sont tous importés de Java ou des Moluques. Malgré les prix relativement élevés de certains téléphones Blackberry ou ersatz (jusqu’à plusieurs mois de salaire), l’immense majorité de la population, située dans les zones où il y a du réseau, est équipée d’un portable qui sert de lecteur de musique, d’appareil photo, d’accès à internet, d’outil de chat et de téléphone.



Sur le campus, maison d’une élève, Léni, équipée de la parabole

En cours d’économie, quand je leur ai appris que les premières télévisions étaient une grosse caisse en bois, qu’il y avait quelques chaines disponibles et que l’écran était en noir et blanc, et bien… ils se sont bien moqués de moi. Les premiers appareils photos : des petites caisses en bois montés sur des roulettes ? les premiers téléphones : de petites valises portatives ? pas possible ! Je les ai fait rire jusqu’à la fin du cours. Chez eux, la télévision est arrivée presque avec un écran plat, avec le câble et ses 200 chaines ; les portables sont des petits bijoux de technologie ! Ils ne se posent pas la question du « pourquoi ? ».
Les bananes poussent toutes seules alors pourquoi pas les portables ?
Nos indonésiens sont complètement détachés de la propriété privée (« je trouve, je me sers ») et ils sont détachés des biens matériels. J’ai besoin d’une échelle, je la prends où qu’elle soit, je m’en sers et la laisse sur place. J’ai soif, je prends une bouteille, je bois et la laisse tomber par terre. J’ai besoin d’attraper quelque chose ? Je monte sur la tuyauterie, je la casse car elle ne peut, bien entendu, pas supporter mon poids, je retombe, je vais chercher une chaise, j’attrape ce que je veux, et je laisse la tuyauterie fuyante et la chaise sur place. J’ai besoin de faire la vaisselle : je vais au robinet, je l’ouvre (je viens de casser la tuyauterie il n’y a donc plus d’eau à l’extrémité du tuyau), je le laisse ouvert, je vais chercher un sceau, et je vais prendre de l’eau à un autre robinet.
Ce détachement de tout, qu’en France, on nomme nonchalance ou « je m’en foutisme », concerne les objets et parfois même les hommes. Hier à la nuit tombée, j’ai croisé une voiture de police emportant une moto abimée du campus. La route nouvellement asphaltée est particulièrement dangereuse à cet endroit car il n’y a pas d’éclairage, c’est un virage à 90° au bout d’une ligne droite de 3 km, et il y a très souvent du sable car une piste en terre débouche exactement dans ce tournant. Une quarantaine d’élèves sont sur les lieux et j’apprends que c’est un élève de chez nous qui est tombé. Nous sommes exactement dans la situation des accidents en chaîne : toujours pas d’éclairage, des élèves un peu partout sur la route et les voitures et les motos qui continuent d’arriver à toute vitesse et parfois sans phare. Les informations que je récolte sont confuses et il n’y a personne du staff qui est présent sur place. Je rentre en courant les prévenir : pas de chance, l’accident se produit au même moment qu’un match de foot de la ligue indonésienne et mon interruption un peu affolée, n’a fait lever que quelques têtes de la télévision pendant une seconde ou deux. L’un des téléspectateurs me confirme que c’est bien un élève de chez nous, car Piterson (c’est son nom) a emprunté la moto il y a 20 minutes. Je les informe du danger de laisser 40 élèves sur la route à cet endroit pour commenter l’accident. Une tête se retourne pour me demander s’ils sont nombreux dehors. Je réponds, oui, ils sont une quarantaine. « C’est beaucoup », me répond-il avant de replonger dans le match. Un peu plus tard, ils sont allés récupérer la moto à la police et l’élève s’est fait recoudre à l’école, au genou et à la main. D’autres personnes du staff, si elles avaient été présentes, auraient sans doute mieux réagi, et avec plus de sens des responsabilités. Mais, il y a une part de fatalité très présente dans l’intellect indonésien. « C’est cassé, c’est cassé. Tu tombes, ce n’est pas de chance. » Il n’y a pas de raison de s’affoler ou de bousculer son quotidien.

Tiré de Newsletter 11 avril 2010 – Aubin et Amélie Leduc - en direct de Sorong

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