samedi 1 mai 2010

Très brièvement…« La religion en Papouasie »


« L’Indonésie est le premier pays musulman du monde »

« Les religions s’y côtoient en harmonie »

« Les Papous, Africains de l’Asie, sont très joyeux et dansent à la messe »

Voilà des clichés qui peuvent venir à l’esprit quand on pense « religion en Indonésie » ; c’est en tout cas ceux qu’on nous avait servis avant notre arrivée.

Nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question, et notre point de vue est bien sûr très limité… nous connaissons notamment bien peu d’îles indonésiennes, mais voilà quelques remarques et questions qui nous viennent aujourd’hui à l’esprit quant à ce sujet, sensible s’il en est.


Un exemple de mariage mixte (Monsieur est catholique, Madame est musulmane). On en connaît plusieurs exemples…il n’empêche que c’est une grande interrogation, (un peu angoissée ?) de nos étudiants

La religion musulmane est certes très présente, les chiffres l’attestent, mais aussi les appels des muezzins cinq fois par jour, les nombreuses femmes voilées que l’on croise dans la rue, la mention « halal » sur toutes les étiquettes, les jours fériés musulmans (naissance du prophète, fin du ramadan, etc.)

D’ailleurs, ne peut-on pas également retrouver l’influence musulmane dans certaines façons de vivre et de s’exprimer ? La façon que les enfants ont de saluer, en portant la main de l’adulte à leur propre front ? Certaines expressions courantes, comme par exemple « l’avenir est entre les mains de Dieu » ? Cette façon de voir l’avenir, justement, qui, même chez les catholiques, est une chose incertaine et tellement lointaine sur laquelle on ne peut pas miser ? L’attention accordée aux hommes et le côté « macho » de certains ? …


Une église protestante. A Manokwari (SP inclus) on compte 5 paroisses catholiques…et une MULTITUDE de temples protestants, parfois petits comme celui-ci…parfois gigantesques.

En apparence et à l’échelle du village, les religions se côtoient de façon plutôt harmonieuse… mais il faut rappeler que ça n’a pas toujours été le cas, que ça n’est pas le cas partout…et, qu’ici peut-être plus qu’en France, il ne faut pas toujours se fier aux apparences, si importantes à conserver pour les Asiatiques, pour savoir ce qui peut se passer.

Dans le SP7, la pose de la première pierre d’une futur « stasi » (=chapelle dépendant d’une paroisse, que le curé visite à intervalle (plus ou moins) réguliers). Nous avons ainsi assisté à la pose de plusieurs « premières pierres », avec, selon l’importance du futur bâtiment, la présence de personnalités plus ou moins en vue. Ici le « bupati » (=sorte de préfet).

D’un côté comme de l’autre, les tensions peuvent apparaître, et se cristalliser autour de vraies différences…ou de préjugés…attention donc ! C’est ce que nous ont rappelé récemment les Pères MEP. Apprenons à mieux nous connaître…et apprenons, aussi, à mieux connaître notre propre religion !

Cette année, nous n’avons pas pu beaucoup échanger avec des musulmans, si ce n’est, lors de nos cours de langues à Jogjakarta, avec une de nos professeurs qui nous avait longuement parlé de la façon dont elle vivait sa foi et avait répondu à nos questions. Des échanges passionnants, qui ont permis d’une part l’approche d’une autre religion, d’autre part…la redécouverte, par ricochet, de la beauté du christianisme…


*

La famille de Ibu Mira, avec laquelle nous avions bien discuté religion islamique et qui nous avait reçus chez elle avant notre départ pour la Papua.

Ce qui nous semble certain, c’est qu’ici en Indonésie il est essentiel d’ « avoir une religion ». Être athée ? c’est impensable !-ou en tout cas ne s’avoue pas ?...-, et la question « quelle est ta religion ? » est une question banale lorsqu’on fait connaissance.

« Elle est athée. »

« …oui. Mais quelle est sa religion ? »

« …ben…elle n’en a pas… »

« ??? » (abandon quelques minutes, l’interlocuteur est perplexe) « quelle est la religion de sa famille ? »

Sur la carte d’identité, là où nous, hommes Blancs aux yeux clairs nous détaillons la couleur de nos yeux, l’Indonésien est tenu d’indiquer sa religion, qu’il doit choisir parmi les 6 officielles : musulman, protestant, catholique, bouddhiste, hindou ou encore confucianiste depuis peu.

Si la religion musulmane est largement majoritaire à l’échelle du pays, elle l’est d’abord chez les Javanais. Sur « notre île », les chiffres indiquent : 78% de Chrétiens –à 54% protestant et 24% catholique- 21% de musulmans…et le reste se partage entre Hindous et Bouddhistes. A Bali les hindous sont plus nombreux, en pays Toraja, à Manado ou à Flores, ce sont les catholiques.

Néanmoins, nous qui vivons au cœur de la mission catholique et côtoyons essentiellement des catholiques (et beaucoup de membres du clergé), nous profitons certes des cloches de la messe mais également des nombreux appels à la prière…qui rythment désormais nos journées et nous donnent un de nos rares repères temporels…


Le diplôme pour la 1° communion remis à notre jeune ami Iann…pièce à produire par la suite pour s’inscrire à l’école catholique…

Ici avoir une religion est important, appartenir à une paroisse l’est également, et, après 9 mois en Papua, nous entendons encore (toujours un peu éberlués) l’étonnement de certains « quelle est votre paroisse ? … ah vous êtes de St Thomas d’Aquin ? cest marrant moi aussi ! pourtant on ne s’est jamais vus ! » …nous y sommes pourtant chaque dimanche et participons avec joie à la coutume des serrements de pinces, à la sortie de la messe. Ce ne serait donc pas la fidélité qui importe, mais plutôt l’intention.

La question d’un de nos bons amis « la foi des Papous vous touche-t-elle ? » nous a longuement habités…il nous est bien difficile d’y répondre. Sans doute est-ce pareil en France, mais il nous est ici très difficile de comprendre quelle foi habite nos amis ; nous ne voyons en fait que leur façon de vivre leur religion, leur piété. Il est beau de les voir souvent faire référence à Dieu. Il est triste d’entendre des Chrétiens avoir peur des démons blancs de la forêt ou du grand chien aux yeux rouges qui apparaît la nuit. Il est déstabilisant de les entendre nous conseiller d’aller voir le sorcier du village lors de la perte de notre téléphone portable « pour savoir qui est le voleur ». Ici beaucoup vivent dans la peur. A Toraja il était frappant de voir avec quelle facilité apparente les Chrétiens combinaient liturgie et sacrifices de bœufs « pour le transport de l’âme des morts dans le paradis auquel ils ont droit ».


La venue du Père Noël à la maternelle des Sœurs…



Un sacrifice de « buffalo », à Toraja, pour que l’âme du mort puisse chevaucher les animaux vers le ciel qui lui est destiné (ici le mort n’était pas quelqu’un de très important, 3 buffles suffiront…ce qui signifie que l’âme s’arrêtera au 3° paradis). Tout ceci a lieu chez des catholiques…

Ce qui nous a touchés, par exemple, c’est la facilité avec laquelle « nos » étudiants priaient, les uns devant les autres, sans fausse honte, au début de tout événement ; c’est aussi leur spontanéité lorsqu’ils parlent à Dieu, lors de temps de « prière universelle non préparée ».

Une autre grande interrogation, et une de nos difficultés cette année, est celle de l’absence totale (à nos yeux) de questionnement intellectuel. A part les homélies rien n’est offert aux Chrétiens pour développer l’intelligence de la Foi : ni groupe de Bible, ni livre catholique, ni retraite ou journée de réflexion… Certes les papous ne sont pas peut-être pas des intellectuels au sens français. Mais ce sont des hommes, et ils ont une raison et savent s’en servir.


La journée de « rekoleksi » annuelle pour le clergé de Manokwari. C’était pour nous (invités !!!!! :- ) ) l’occasion de découvrir Senopi… nous sommes tout de même restés un peu surpris : durant ce temps particulier, aucun moment n’a été pris pour une conférence, une prière ou un partage d’expérience…

Ce qui nous a frappés à la messe ?

En fait on n’y danse pas tellement plus qu’en France…-dommage ! :-) -, et les cantiques y sont plutôt plus lents (voire extrêmement beaucoup plus lents). Il y a une grande unité dans les attitudes et dans les gestes. Les enfants courent partout…mais sont très touchants lorsqu’ils accourent près du prêtre, après la communion, pour se faire bénir. Quelques différences dans la liturgie seraient également à noter.

D’ailleurs des messes sont organisées dès qu’un événement a lieu dans une famille catholique : le père fête son anniversaire ? la famille s’installe dans une nouvelle maison ? le bébé fête ses 35 jours ? …un programme invariable : messe à la maison suivie d’un repas avec les amis

Lors de l’anniversaire de l’asrama Villanova. Messe puis repas

Un autre point frappant pour nous Européens est l’importance de la personne du prêtre. Ici devenir prêtre peut être vu comme une véritable ascension sociale et on ne peut qu’admirer leur respect de la personne du prêtre et les services que la communauté lui rend. Les questions de vocation ne sont donc, de ce fait, pas exactement les mêmes que chez nous.

Une des conférences du lundi soir, à Villanova ; le Frater vient nous parler du séminaire où il étudie (à Java). Très intéressantes, ses explications ont beaucoup plu…les deux Français, sans doute habitués à un autre discours, sont restés étonnés que ni le thème de la vocation, ni celui de la vie de prière ou du cheminement spirituel ne soient abordés. En revanche, nous avons largement parlé de l’organisation des journées, du nombre d’années d’études et du sérieux avec lequel il faut les suivre.

De même, l’organisation de la communauté de fidèles est très intéressante et admirable. Evidemment (nous sommes en Indonésie !) tout est très structuré et extrêmement hiérarchisé (c’est sans doute ce qui a déstabilisé cette année : ces deux volontaires français ne sont sur aucun organigramme…).

Avant les grandes fêtes (Noël, Pâques…mais aussi journée nationale) les églises sont magnifiquement décorées, les chorales répètent chaque jour ou presque pendant plusieurs semaines…


St Augustin le 24 décembre - des heures de décoration fort sympathiques pour l'un des groupes de la paroisse (organisée en 5 ou 6 groupes, tous les paroissiens sont enregistrés dans l'un d'eux et ils se retrouvent chaque semaine pour prier ensemble chez l'un d'entre eux)

Des fêtes (qui peuvent durer plusieurs semaines) sont organisées à l’occasion des grands événements de la paroisse. Nous avons par exemple assisté à des concours sur la Bible pour catholiques de tous âges lors de l’anniversaire du diocèse, ou, comme ici, d’une journée pour les enfants de Manokwari et ses environs, à l’occasion de Noël. Des moments très sympathiques !


Ici, peu après Noël, concours de danses entre les différentes paroisses de Manokwari – les enfants de St Augustin sont en piste, sur « Jingle Bell » !



Concours de « lecture de la première lecture » pour les adolescents pour fêter les 50 ans du diocèse


Sorte de « Questions pour un champion » pour les collégiens

Nous pourrions en parler des heures, essentiellement sur le mode de remarques, observations, questionnement. Si certaines réflexions peuvent paraître négatives, nous n’oublierons pas, espérons-le, ce visage de l’Eglise, jeune, très différent de celui que nous connaissions.

PS : Tout comme vous aviez trouvé un article sur notre semaine de Pâques à la suite de celui sur la retraite MEP, vous trouverez ci-dessous un article rédigé par notre ami Aubin, volontaire à Sorong que vous connaissez déjà, que nous avons trouvé fort intéressant…et tellement vrai…

Matérialisme et fatalité

La Papouasie est une île où on ne produit aucun bien manufacturé à notre connaissance. La société est essentiellement agraire et un secteur tertiaire émerge avec les besoins créés par la vie citadine. Il y a aussi un embryon de tourisme culturel dans les terres (excursion dans la jungle, rencontre avec des peuples traditionnels) et sur quelques côtes, pour la richesse sous-marine (Raja Ampat et Biak). Comme nous l’avons déjà écrit plusieurs fois, les richesses naturelles sont considérables et proviennent essentiellement de l’exploitation du bois, des minerais, du pétrole et du gaz.

A l’extérieur des villes, les maisons sont en bois et les toits, en palmes. En ville, on construit avec du ciment et des briques en terre cuite. Les citernes à eau, les conduites en PVC, les toits en tôles, les câbles électriques, les vêtements, les téléphones portables, les voitures, sont tous importés de Java ou des Moluques. Malgré les prix relativement élevés de certains téléphones Blackberry ou ersatz (jusqu’à plusieurs mois de salaire), l’immense majorité de la population, située dans les zones où il y a du réseau, est équipée d’un portable qui sert de lecteur de musique, d’appareil photo, d’accès à internet, d’outil de chat et de téléphone.



Sur le campus, maison d’une élève, Léni, équipée de la parabole

En cours d’économie, quand je leur ai appris que les premières télévisions étaient une grosse caisse en bois, qu’il y avait quelques chaines disponibles et que l’écran était en noir et blanc, et bien… ils se sont bien moqués de moi. Les premiers appareils photos : des petites caisses en bois montés sur des roulettes ? les premiers téléphones : de petites valises portatives ? pas possible ! Je les ai fait rire jusqu’à la fin du cours. Chez eux, la télévision est arrivée presque avec un écran plat, avec le câble et ses 200 chaines ; les portables sont des petits bijoux de technologie ! Ils ne se posent pas la question du « pourquoi ? ».
Les bananes poussent toutes seules alors pourquoi pas les portables ?
Nos indonésiens sont complètement détachés de la propriété privée (« je trouve, je me sers ») et ils sont détachés des biens matériels. J’ai besoin d’une échelle, je la prends où qu’elle soit, je m’en sers et la laisse sur place. J’ai soif, je prends une bouteille, je bois et la laisse tomber par terre. J’ai besoin d’attraper quelque chose ? Je monte sur la tuyauterie, je la casse car elle ne peut, bien entendu, pas supporter mon poids, je retombe, je vais chercher une chaise, j’attrape ce que je veux, et je laisse la tuyauterie fuyante et la chaise sur place. J’ai besoin de faire la vaisselle : je vais au robinet, je l’ouvre (je viens de casser la tuyauterie il n’y a donc plus d’eau à l’extrémité du tuyau), je le laisse ouvert, je vais chercher un sceau, et je vais prendre de l’eau à un autre robinet.
Ce détachement de tout, qu’en France, on nomme nonchalance ou « je m’en foutisme », concerne les objets et parfois même les hommes. Hier à la nuit tombée, j’ai croisé une voiture de police emportant une moto abimée du campus. La route nouvellement asphaltée est particulièrement dangereuse à cet endroit car il n’y a pas d’éclairage, c’est un virage à 90° au bout d’une ligne droite de 3 km, et il y a très souvent du sable car une piste en terre débouche exactement dans ce tournant. Une quarantaine d’élèves sont sur les lieux et j’apprends que c’est un élève de chez nous qui est tombé. Nous sommes exactement dans la situation des accidents en chaîne : toujours pas d’éclairage, des élèves un peu partout sur la route et les voitures et les motos qui continuent d’arriver à toute vitesse et parfois sans phare. Les informations que je récolte sont confuses et il n’y a personne du staff qui est présent sur place. Je rentre en courant les prévenir : pas de chance, l’accident se produit au même moment qu’un match de foot de la ligue indonésienne et mon interruption un peu affolée, n’a fait lever que quelques têtes de la télévision pendant une seconde ou deux. L’un des téléspectateurs me confirme que c’est bien un élève de chez nous, car Piterson (c’est son nom) a emprunté la moto il y a 20 minutes. Je les informe du danger de laisser 40 élèves sur la route à cet endroit pour commenter l’accident. Une tête se retourne pour me demander s’ils sont nombreux dehors. Je réponds, oui, ils sont une quarantaine. « C’est beaucoup », me répond-il avant de replonger dans le match. Un peu plus tard, ils sont allés récupérer la moto à la police et l’élève s’est fait recoudre à l’école, au genou et à la main. D’autres personnes du staff, si elles avaient été présentes, auraient sans doute mieux réagi, et avec plus de sens des responsabilités. Mais, il y a une part de fatalité très présente dans l’intellect indonésien. « C’est cassé, c’est cassé. Tu tombes, ce n’est pas de chance. » Il n’y a pas de raison de s’affoler ou de bousculer son quotidien.

Tiré de Newsletter 11 avril 2010 – Aubin et Amélie Leduc - en direct de Sorong